40 000 immigrés dorment au fond de la mer


Lisez la si belle lettre de Cedric Herrou, lue à Alternatiba Bayonne et avec son accord pour une large diffusion.

Chez moi en Roya, les cris de nuit ont disparu.
Les faisceaux lumineux violant la douceur de la nuit ont disparu aussi .
La nuit est calme comme avant, l’avant-tourmente, l’avant quand tout était normal. Plus de gamins arrivant comme le vent sans prévenir après des mois voire des années d’errance entre guerres, mers et déserts.
Je n’ai plus de regards venant d’Afrique étincelés par la volonté de vivre.
La sensation de réconfort de les savoir arrivés chez moi sains et saufs a disparu.
Le tour est bien joué, plus besoin de sévir à Vintimille, à Menton ou ici dans ma vallée.
Le flux, les flots, les sourires, les yeux étincelants d’avenir resteront loin.

Les larmes salées sont désormais leur univers.
Je les imagine calmes sans bouger, le regard profond, cherchant le fond.

Là-bas plus de sens, plus d’envers ni d’endroit, plus de haut ni de bas.

Là-bas plus de larmes, plus de guerre, plus de torture, là-bas tout est calme.

L’Europe aura trouvé la solution ; loin des yeux, loin du cœur. Le flux restera au milieu des flots. La mer méditerranée étouffera peut-être notre silence.
Ma mer, celle de mes frères italiens, tunisiens, portugais ou marocains n’aura plus jamais la même odeur. Je suis né proche d’elle, j’ai grandi avec elle, maintenant quand je la goûte elle a le goût des larmes, je ne sais pas si c‘est elle qui pleure ou bien si c’est moi, ou alors est-ce les larmes de ses nouveaux enfants morts dans l’indifférence.
Ma pauvre mer est accusée d’avoir noyé une partie de l’humanité. Elle est suspectée de crime contre l’humanité.

Ma mer, les jours passeront et je continuerai à te défendre, tu resteras pour moi ni complice ni coupable, tu resteras témoin de l’indifférence.
Je garderai la conviction de ton innocence mais je ne pourrai plus me laisser porter par ta douceur, ni me laisser bercer par tes vagues,  car elles sont pour moi la résonance de ces dizaines de milliers de cœurs éteints, de ces poumons gorgés de toi.
Prends soin de moi, venge toi tant que tu pourras, même sur moi si tu le veux.
Avale moi, broie moi, mélange moi à toi, montre nous que tu es notre mer à tous, que ton rôle est de nourrir l’humanité non de l’avaler.
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J’aurais voulu être toi, j’aurais voulu être tes vagues violentes pour recracher ces milliers de corps en décomposition sur les responsables de ce crime contre la vie. J’aimerais que l’odeur putride embaume ces hommes gris aux sourires froids, j’aimerais enduire de viscères  en décomposition ces députés, ces ministres, et ces préfets. Ici l’odeur est bien trop douce pour eux. Le monde est injuste, les coupables aux mains propres se déculpabilisent avec cette devise « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », mais la misère je la vois dans leurs yeux, ils sont la misère-même, la misère capable de tuer une partie de l’humanité le sourire aux lèvres. Votre effroyable cynisme rend l’humanité hideuse.
Mais là nous sommes des dizaines de milliers, ici, ailleurs des millions, nous sommes le peuple de la méditerranée. Nous sommes sa voix qui ne cessera de crier, de dénoncer. L homme ne sera pas l ennemi de l’homme car nous resterons humanité .